Ceux qui fréquentent ce blog
depuis longtemps connaissent la société Radiante qui fabrique et commercialise des produits médicaux, et notamment des bas
et collants de compression.
Cette société est titulaire d’un brevet français (FR 2 888 855) et d’un brevet européen correspondant (EP 1 746 189). Ce dernier a fait l’objet d’une opposition ; la division d’opposition
de l’OEB l’a maintenu sous une forme modifiée, mais un recours a été formé et
est actuellement pendant, si bien que le brevet européen ne s’est pas substitué
au brevet français.
La revendication 1 du brevet
français est rédigée comme suit :
Fil guipé destiné à constituer au moins une partie d’un article de contention, caractérisé en ce qu’il est formé d’une âme centrale élastique en matériau translucide, et d’au moins un fil de couverture, également en matériau translucide, qui est guipé autour de l’âme centrale
La société Radiante a constaté
que la société allemande Medi commercialisait un produit dénommé « Medivien
20 Seduction » qui reproduisait, selon elle, plusieurs revendications de
son brevet.
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| Mediven 20 Seduction |
Le 15 septembre 2009, le TGI de Paris a refusé de prononcer une
interdiction provisoire à l’égard de la société Medi :
« … il convient de dire que la contestation élevée par la société Medi sur le fait que la structure des fils guipés utilisés pour la fabrication des bas de contention telle que revendiquée dans le brevet appartient d’une part au marché et au domaine public et d’autre part répond aux normes d’un cahier des charges émis par l’Asqual pour des produits remboursés par la Sécurité Sociale, constitue une contestation sérieuse et que de ce fait, le caractère vraisemblable de la contrefaçon n’est pas établi. … »
Par jugement en date du 4 février 2011, rapporté par votre
serviteur (ici), le TGI de Paris a annulé les revendications concernées
pour défaut de nouveauté.
La société Radiante a interjeté
appel.
Dans son arrêt du 21 mars 2014, la Cour d’appel de Paris
vient de confirmer cette annulation. Nous reproduisons la partie de l’arrêt
concernant la nouveauté :
... L’article L 611-11 CPI précise qu’une
invention est considérée comme nouvelle si elle n’est pas comprise dans l’état
de la technique.
Pour porter atteinte à la nouveauté du brevet, l’antériorité doit divulguer
les éléments constitutifs de l’invention dans la même forme, le même
agencement, la même fonction en vue du même résultat technique.
Revendication 1 : fil guipé (10) destiné à constituer au moins une partie d’un
article de contention, caractérisé en ce qu’il
est formé d’une âme centrale élastique (11) en matériau translucide, et d’au
moins un fil de couverture (12), également en matériau translucide, qui est
guipé autour de l’âme centrale.
La caractéristique essentielle
de cette revendication est la translucidité
des fils employés pour former le fil guipé.
Pour contester la nouveauté de la revendication 1 la société Medi oppose le
brevet US Yakopson N° 6725691 du 18 décembre 2000. La société Radiante fait
valoir que dans le cadre de l’opposition au brevet EP 1 746189 formée par la
société Thuasne devant l’OEB à laquelle s’est jointe la société Medi, la
division d’opposition a considéré dans sa décision du 23 février 2011 que le
brevet Yakopson n’était pas pertinent en ce qu’il ne divulgue pas l’invention
de la société Radiante et ne détruit pas son activité inventive concernant la
combinaison d’un fil de couverture élastique et translucide.
Le brevet Yakopson est présenté comme « se caractérisant
principalement par un bas de contention thérapeutique médical réalisé en fibre
bi-composée »;
L’inventeur expose qu’un fil bi-composé est un fil mousse dont l’âme, en
élastomère, est gainée d’un polymère thermoplastique, le polyamide cité à titre
préférentiel pour constituer la gaine étant le nylon.
La structure couverte par ce brevet comporte plusieurs variantes dans
lesquelles le fil de fond est, pour certaines rangées de mailles, un fil
bi-composé alors que le fil de trame est :
- soit en elasthanne nu c’est à dire non guipé,
- soit en elasthanne recouvert d’un ou de deux fils nylon réalisant un recouvrement en hélice,
- soit en elasthanne recouvert d’un fil bi-composé, le guipage étant simple ou double.
Le fil mousse bi-composé est présenté comme assurant une contention
excellente et une amélioration du toucher, de la légèreté, de la souplesse du
tissage ainsi que de la durabilité et du confort de l’article.
Le fil de trame (80) selon l’invention Yakopson est un fil guipé formé d’une
âme centrale élastique (81) et de deux fils de couverture bi-composés (82),
(83) guipés autour de ladite âme centrale.
La société Radiante fait valoir que le résultat recherché dans ce brevet :
amélioration de la transparence est différent de celui du brevet Radiante.
Cependant le brevet indique à la fin du paragraphe (0036) que cette combinaison
permet une amélioration de la transparence du produit par la réduction de la
taille de l’âme de l’elasthanne utilisée dans les rangées de maille de trame et
de maintenir la contention souhaitée, ce qui correspond aux deux améliorations
revendiquées dans le brevet Radiante.
La société Radiante expose que ce brevet n’indique pas la caractéristique
de translucidité pour les fils de couverture, les indications sur les matériaux
utilisés pour les fils de couverture ne font pas référence à la translucidité.
Elle ajoute concernant la nouveauté qu’il importe peu que des fils
élastiques, translucides, des fils translucides et élastiques existent sur le
marché dès lors que dans le domaine des articles de contention, il n’existait
aucun fil de trame constitué de la combinaison d’un fil de l’âme élastique et
translucide guipé d’un ou plusieurs fils de recouvrement eux-mêmes élastiques
et translucides.
Cependant selon l’invention on choisit de préférence pour l’âme du fil de
trame (80) un fil Clearspean qui est par nature translucide comme en atteste
John E. B.
Le fil bi-composé servant de fil de guipage peut être le fil commercialisé
sous la marque Sideria comme précisé en (0034) au brevet, qui présente une
grande transparence.
Le matériau utilisé pour la couverture du fil bi-composé est par exemple en
polyamide. Or, la propriété translucide du polyamide est indiquée par Serge E
et Laurent D dans « Introduction à la physique des polymères » (Dunod
Paris 2002 page 249), et par Anne-Cécile B dans « Dispositifs médicaux »
(Faculté de Lille 2 avril 2002 26-1).
Le brevet FR 2 588 890 du 22 octobre 1985 opposé par la société Medi
enseigne également que les fils en polyamide utilisés dans le domaine des bas
de contention sont de préférence translucides.
Il s’ensuit que le brevet Yakopson
détruit la nouveauté de la revendication 1 du brevet Radiance car il
enseigne l’ensemble de ses éléments : un article de contention qui est formé d’une
âme centrale élastique en matériau translucide, et d’au moins un fil de
couverture, également en matériau translucide, qui est guipé autour de l’âme centrale.
La société Radiante fait également valoir que dans le brevet Yakopson le
fil de couverture n’est pas élastique car le polyamide ou nylon n’est pas un
matériau doté d’élasticité.
Toutefois, cette caractéristique d’élasticité est revendiquée à la
revendication 3 et non dans la revendication 1.
L’appréciation de la
validité du brevet français doit être faite sur le titre français tel que
délivré et non sur la réécriture de la revendication 1 du brevet européen tel
que délivré après la procédure d’opposition.
C’est donc à bon droit que le tribunal a jugé que ce brevet constituait une
antériorité de toute pièce de la revendication 1 du brevet de la société
Radiance (sic) et a annulé celle-ci.
Revendication 2 : fil guipé selon la revendication 1, caractérisé en ce que
l’âme centrale élastique (11) est en
elasthanne translucide.
Cette caractéristique est divulguée par le brevet Yakopson qui enseigne que
l’âme centrale est en elasthanne de préférence de marque Clearspan c’est à dire
translucide.
Cette revendication est donc nulle faute de nouveauté.
Revendication 3 : fil guipé selon la revendication 1 ou la revendication 2,
caractérisé en ce que le ou les fils
de couverture (12) sont à la fois translucides et élastiques.
Selon les troisièmes et quatrièmes modes de réalisation illustrées aux
figures 6, 7 8A et 8B du brevet Yakopson, le fil bi-composé peut servir de fil
de guipage pour obtenir le fil de trame; ce sont les fils C71 et C75 de la
figure 7. Selon ce mode de réalisation, le fil guipé (80) comprend une âme
centrale élastique (81) de préférence en elasthanne, autour de laquelle sont
guipés les fils (82), (83). Ces fils sont formés de fils bi-composés comportant
une âme élastique en elasthanne et une couverture en polyamide et donc de
matériau translucide.
La société Radiante soutient que le fil de couverture n’est pas élastique.
Elle ajoute que la fiche de description du fil Sideria visé au brevet Yakopson
indique qu’il est doté d’une extensibilité modérée et non d’élasticité ; il s’agit
d’un fil frisé dont la longueur ne peut varier et qu’il en est de même du
bi-fil compensé du brevet Kanebo opposé par la société Medi qui peut être utilisé
dans le brevet Yakopson comme fil de guipage. Elle indique également que le
fils de guipage a une fonction de compression.
Cependant dans sa lettre du 16 juin
2006 adressée à l’INPI en réponse au rapport de recherche, elle indiquait
concernant le brevet Yakopson : « Ce fil de trame est formé d’une âme
centrale élastique et d’un (voir figure 8B) ou de deux (voir figure A) fils de couverture
qui sont guipés autour de l’âme centrale, le ou chaque fil de couverture étant
un fils élastique bi-composants, avec une âme en élastomère et une gaine thermoplastique
en polymère ». Dans la procédure
européenne devant l’OEB elle a également indiqué concernant ce même brevet
: « le ou chaque fil de couverture étant un fil élastique bi-composant,
avec une âme en élastomère et une gaine thermoplastique en polymère ».
Elle a donc reconnu que les
fils de guipage bi-composés du brevet Yakopson étaient élastiques.
Il y a là un
petit air de file wrapper estoppel.
Cette élasticité est indépendante de l’état frisé ou bouclé du fil
bi-composé alors que par ailleurs le brevet ne définit l’ampleur de cette
élasticité.
Selon le brevet Yakopson le fil de guipage bi-composé peut être le fil
commercialisé sous la marque Sideria qui est un fil élastique comme indiqué
dans la fiche de ce produit.
Ce fil Sideria est décrit en effet dans le brevet US Kanebo n° 5352518 du 4
octobre 1994 comme suit « il se compose d’une âme élastique en élastomère
et d’une gaine en polymère thermoplastique non élastique. En position de repos
du fil, la gaine est pliée autour de l’âme sous forme de soufflet. Il se forme
donc des crêtes ou arêtes des creux. Lorsque le fil est étiré, la gaine suit le
mouvement de l’âme élastique et se déplie pour s’étendre sur toute la longueur
de l’âme élastique ».
Ce bi-fil possède, contrairement à ce que prétend la société Radiante une
élasticité propre.
Il s’agit d’un fil de guipage élastique tel qu’énoncé à la revendication 3
et rien dans le brevet Radiance (sic) n’indique qu’il intervient de façon
substantielle dans la fonction de compression qui est assurée par le fil de
trame. Il répond selon l’invention à « modifier l’aspect visuel, le
toucher et le confort du produit fini ».
La caractéristique du fil de guipage élastique translucide est en
conséquence divulguée par ce brevet.
Le brevet FR Rubber 1 226 337 du 4 juin 1959 issu d’un brevet d’origine
américaine et dont la société Radiance (sic) critique la traduction, porte sur
un « filé » qui résulte de la torsion d’un fil multi filaments qui
est relativement inextensible et d’un fil élastique. Il mentionne un fil
multi-filaments de nylon ou d’un élastomère de polyuréthane.
Les files élastiques de cette invention possèdent une âme élastique pourvue
d’un guipage simple ou double. Un fil de filament continu (fil multi filaments)
est enroulé autour de l’âme élastique sous forme de spires. Ce fil multi filaments
sert de fil de guipage. Selon le résumé de l’invention (page 6, seconde
colonne) le fil multi filaments est fait de nylon ou d’élastomère de
polyuréthanne, ce dernier étant un matériau élastique.
Ce document ne divulgue cependant pas la translucidité et ne constitue pas
une antériorité de toute pièce comme le brevet précédent.
Il convient de relever comme le fait avec pertinence la société Medi que l’objet
essentiel de l’invention Radiante est de rendre le produit fini le plus
transparent possible, et les caractéristiques de la revendication 1 répondent
exclusivement à ce problème.
L’élasticité n’est prévue que dans la présente revendication 3 qui est le
premier mode de réalisation et non dans la 5 pour laquelle le fil de guidage n’est
pas élastique alors que toutes deux qui sont rattachées à la 1 ont des fils de
guidage translucides.
La combinaison de la translucidité des fils et du guidage avec un fil
élastique est donc divulguée par le brevet Yakopson. C’est donc à bon droit que
le tribunal a annulé cette revendication.
Revendication 4 : fil guipé selon la revendication 3, caractérisé en ce que
le ou les fils de couverture (12) sont
en matériau synthétique choisi dans le groupe comportant les elasthannes
translucides et les fibres translucides de copolymère d’éthylène-oléfine.
Le brevet Yakopson indique ((0035) que le matériau en élastomère utilisé
est de préférence de l’élasthane tels que les fils commercialisés sous la
marque Clearspean qui sont, comme mentionné ci-dessus de nature translucide.
Les fibres translucides de copolymère d’éthylène-oléfine sont des fils brevetés
par la société Do Chemical Company et commercialisés par cette société sous la
marque Do XLA avant la date du dépôt du brevet Radiance (sic).
Cette revendication dépourvue de nouveauté a été justement annulée par le
tribunal.
Revendication 7 : fil guipé selon l’une des revendications 1 à 6,
caractérisé en ce que le ou les fils
de couverture (12) sont guipés autour de l’âme centrale (11) par enroulement en
hélice autour de ladite âme centrale.
Le double guipage en hélice du bas de contention est un élément technique
prévu par le Cahier des Charges Techniques ASQUAL et fait partie du domaine
public concernant les bas de contention et est également divulgué par le brevet
Yakopson et le brevet FR 1 226 337.
Cette caractéristique combinée avec les caractéristiques précédentes
nulles, est également dépourvue de nouveauté et justement annulée par le
tribunal.
Revendication 10 : article de contention, dont à tout le moins l’essentiel est constitué par un fil guipé
(10) selon l’une quelconque des revendications 1 à 9.
Cette revendication est, comme la revendication 1 dépourvue de nouveauté
car antériorisée de toute pièce par le brevet Yakopson.
C’est à bon droit que le tribunal l’a annulée.
Revendication 12 : article de contention selon la revendication 10, du type
comportant un fil de fond tricoté et un fil de trame, caractérisé en ce que le fil de trame (Z) est constitué par le fil
guipé précité, le fil de fond étant quant à lui constitué par un fil
traditionnel.
Un fil traditionnel étant celui déjà utilisé par les fabricants, combiné
aux caractéristiques antériorisée comme mentionné ci-dessus cette revendication
a été justement annulée par le tribunal.
Ainsi se termine l’affaire Radiante c.
Medi, à moins que le brevet européen survive à l’opposition et que la société
Radiante se sente toujours d’attaque.
Disponible sur la Base Jurisprudence de l’INPI.
Cour d’appel de
Paris, 21 mars 2014 ; Radiante c. Medi



3 commentaires:
Merci pour cette décision, que je trouve intéressante surtout pour son recours à l'"estoppel".
Elle nous rappelle qu'il faut toujours être très prudent lorsqu'on "avoue" qu'une caractéristique des revendications est divulguée par un document d'art antérieur.
Pour ma part, j'adore la photo. Cela rend le monde des brevets un peu plus attrayant (voire même séduisant). De même pour les figures 6 et 7 où il faut trouver le bon chemin pour sortir du labyrinthe (comme sur les paquets de corn flakes).
Super, ce blog de vulgarisation! Merci Kotori d'illustrer votre blog de la sorte.
Bon pour en revenir au sujet, je réagis sur le rejet de l'interdiction provisoire : OK pour contester de dire que la structure du fil est dans le domaine public, mais je ne comprends pas l'argument relatif au cahier des charges de la sécu. Et alors? Ce n'est pas la première fois qu'un brevet couvre une norme ou un CdC... (Peut être que ce CDC a une date antérieure à la priorité, et alors mon commentaire est infondé.)
Je viens de découvrir que la Cour de Paris avait déjà confirmé l’annulation du brevet dans un arrêt du 22 janvier 2014, dans un litige parallèle qui opposait la société Radiante à la société Thuasne (le TGI Paris avait là aussi annulé le brevet pour défaut de nouveauté, en appel on l’a jugé non inventif).
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